L’or, valeur refuge consolidée mais pas stimulée par la Covid-19

Au-delà de l’aspect sanitaire, la principale conséquence de la pandémie de Covid-19 réside dans l’impact considérable, et en grande partie inattendu, qu’elle a pu avoir sur l’économie planétaire. Bien plus que le nombre de morts, certes dramatique mais somme toute assez minime quand on le rapporte à la population mondiale ainsi qu’aux ravages que peuvent causer beaucoup d’autres maladies, c’est bien l’aspect économique que l’histoire retiendra. En effet, jamais depuis la Seconde Guerre mondiale l’humanité n’avait été confrontée à un tel risque sur toutes les composantes financières, monétaires et même structurelles de son économie.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant qu’un certain atavisme millénaire ait poussé les investisseurs vers les valeurs refuges. Et parmi elles, à mesure que les bourses mondiales s’effondraient en chœur, le cours de l’or battait des records. Mais tout ceci est-il bien dû à l’épidémie ?

La forte progression de l’once d’or pendant la Covid-19 est-elle artificielle ?

Face à l’extrême volatilité de certains marchés sur les douze derniers mois, on pourrait légitimement s’interroger sur la réalité et surtout la durabilité de ce renforcement de l’or. S’agit-il d’une tendance de fond ou bien juste d’un feu de paille alimenté par une panique passagère ?

Ainsi, on pouvait lire sous la plume de quelques éditorialistes de médias économiques réputés que l’or papier avait désormais beaucoup plus de succès que l’or physique en ces temps de crise de Covid-19. Chiffres du World Gold Council à l’appui, ils montraient que les fonds d’investissement en ETF basés sur l’or avaient progressé de 400% par rapport à l’année précédente, tandis que les pièces et lingots en métaux précieux voyaient leur demande baisser de 20% sur la même période, prouvant ainsi la domination de l’or papier. Quand on sait combien ces ETF peuvent artificiellement faire varier le cours de l’or, alors même qu’ils ne reflètent que très peu sa valeur véritable, on pourrait effectivement croire que l’explosion de l’or papier a mécaniquement entraîné l’appréciation provisoire de l’once d’or physique.

De la même façon, l’or a déjà connu de belles envolées depuis 2016, à l’occasion de tensions sur les marchés lors de certaines élections majeures (changement de présidence aux États-Unis), de nouvelles tendances idéologiques fortes (montée des populismes, accroissement du terrorisme, etc) ou de décisions politiques à portée internationale (Brexit).

Mais ces envolées du cours de l’or se sont chaque fois révélées passagères, et le métal précieux est rapidement redescendu à des niveaux plus proches de la moyenne des 10 dernières années. Qu’est-ce qui empêcherait la progression actuelle de connaître la même évolution à court terme ?

Une mauvaise interprétation des mouvements ayant affecté le cours de l’or

Le fait est que tous ces raisonnements sont biaisés.

Tout d’abord l’interprétation des données du World Gold Council qui a été faite par certains est fausse, car ces chiffres ne parlent pas de l’intérêt des investisseurs pour les fonds ETF, mais bien au contraire de l’intérêt de ces mêmes fonds… pour l’or physique ! En effet, les 400% d’augmentation concernent les achats d’or réalisés par les fonds d’investissement en ETF pour, justement, couvrir la valeur de leurs contrats futurs.

Ensuite, on ne peut pas comparer l’épidémie de Covid-19 aux épisodes transitoires qui ont pu affecter momentanément les marchés au cours de ces dernières années. Cette fois, on ne parle pas d’un phénomène localisé qui amènerait les traders à anticiper une tendance acheteuse ou vendeuse selon l’impact de l’évènement en question sur la confiance des investisseurs. Par exemple, un nouveau président est élu aux USA, Wall Street réagit et, dans son sillage, l’ensemble des places boursières de la planète accompagne le mouvement. Jusqu’à ce que la relative immuabilité des faits économiques ramène rapidement tout le monde à la réalité et que les indices retrouvent leur cours normal.

Un intérêt durable pour les valeurs refuges

Ici, c’est exactement l’inverse qui s’est passé : l’épidémie à coronavirus a mis un frein brutal à l’économie réelle en stoppant presque instantanément la quasi totalité des échanges physiques, ce qui a non seulement pris tout le monde de cours mais aussi créé un risque avéré d’effondrement de nos modèles économiques. Cette fois, la réalité n’a pas laissé le temps aux investisseurs d’anticiper, et surtout, elle ne leur a offert aucune porte de sortie ni option positive à court ou moyen terme. De cette incertitude est née une panique inévitable sur les marchés financiers (-40% en un mois sur le CAC 40 par exemple), tout autant que la ruée vers les valeurs refuges, l’or en tête. À titre d’exemple, les dépôts convertis en or sur VeraCash en 2020 ont été 5,5 fois plus importants qu’en 2019.

Et cet intérêt pour les valeurs tangibles risque bien de durer un bon moment encore, car tous les experts s’accordent à dire que l’économie mondiale ne retrouvera pas un niveau normal avant plusieurs années… sous réserve qu’on ait éliminé la menace du virus d’ici là.

Une tendance haussière de l’or déjà existante

Mais ce serait faux de penser que l’or doit sa belle santé actuelle à la crise épidémique qui secoue la planète. Car il était déjà sur une tendance haussière longue bien avant la pandémie. Le cours de l’or a ainsi augmenté de 50% quasiment sans discontinuer d’octobre 2018 à fin février 2020, passant d’environ 1047 € à un peu plus de 1564 € l’once.

Aujourd’hui, soit un an après, en pleine épidémie de Covid-19, le cours de l’or est à peine un peu au-dessus de ces 1564 € l’once (1554 € exactement le 1 février 2021) ; on peut donc supposer que, sans l’arrivée du virus, sa progression aurait continué et qu’on serait actuellement à des niveaux bien plus élevés.

Cours de l'once d'or de mars 2016 à février 2021
Cours de l’once d’or de mars 2016 à février 2021

Du reste, si les banques centrales sont lancées aujourd’hui dans une course « no-limit » au financement en vue de maintenir la plupart des économies hors de l’eau, leur politique très accommodante ne date pas de mars 2020. Lorsque, le 12 septembre 2019, Mario Draghi annonce une baisse du taux de dépôt à -0,50 % , il crée une situation aussi inédite qu’aberrante qui laisse les marchés totalement désemparés face à une nouvelle théorie économique qui veut désormais que les emprunts rapportent et les placements coûtent. C’est de là que date la vraie remontée du cours de l’or, car face à des rendements en territoire négatif, le métal jaune devient attractif même s’il ne rapporte rien.

Et la situation n’est pas près de changer puisque la BCE n’envisage pas de remonter ses taux au-dessus de zéro tant que l’inflation n’a pas retrouvé un niveau attendu de 2% par an. Nul besoin de préciser que, si c’était déjà compliqué avant l’épidémie de Covid-19, on peut craindre que cela ne soit désormais devenu mission impossible avant longtemps.