Depuis quelques années, on entend parler un peu partout de taux négatifs, mais il n’est pas toujours évident de comprendre comment cette nouvelle donne économique peut influer sur notre quotidien. À commencer par notre épargne.

De quels taux négatifs s’agit-il ?

Il y a d’abord le taux d’intérêt auquel la Banque centrale européenne prête de l’argent aux banques privées pour les refinancer. Habituellement, le refinancement des banques se fait par le jeu des crédits qu’elles s’accordent les unes aux autres, mais depuis la crise de 2008 (suivie par celle de 2012), le secteur bancaire est très fragilisé et les banques ne se font plus autant confiance qu’avant. Il fallait donc trouver une solution rapidement pour éviter que les plus exposées d’entre elles se retrouvent sans liquidités. La BCE a donc choisi de pallier les carences du marché interbancaire en distribuant elle-même des liquidités auprès des banques à des taux d’intérêt très préférentiels, de plus en plus bas… jusqu’à devenir négatifs.

Il y a aussi le taux d’intérêt des obligations d’État, c’est-à-dire les titres que la France émet chaque année à l’intention des investisseurs afin de trouver des financements. Or, depuis quelques années, en raison de la faible croissance économique du pays, il devient difficile de convaincre les investisseurs d’acheter de la dette française. Cette situation est d’ailleurs commune à de nombreux pays européens, et c’est la raison pour laquelle, afin d’aider les économies de la zone euro à se refinancer, la BCE a décidé d’acquérir elle-même les obligations souveraines de nombreux États. À commencer par celles de la France. Conséquence directe de cette nouvelle politique monétaire très accommodante, les taux d’intérêt des obligations en question ont progressivement diminué, jusqu’au 18 juin 2019 où le taux des obligations à 10 ans émises par la France est devenu négatif, créant une situation aussi originale qu’anormale.

Enfin, depuis 2014, la BCE applique un taux d’intérêt négatif sur les dépôts que lui confient les banques de la zone euro au titre des réserves obligatoires et excédentaires. En clair, cela signifie que les banques doivent désormais payer pour déposer les fonds qui leur sont confiés par les épargnants.

Quels effets concrets des taux négatifs sur l’épargne ?

Puisqu’ils découlent directement de ces taux directeurs (en particulier des OAT à 10 ans), les taux d’intérêt des placements réservés aux entreprises et aux particuliers sont aujourd’hui quasiment réduits à néant. Et en France, avec la taxation des plus-values ainsi que les cotisations sociales qui viennent encore amputer la maigre rentabilité des produits financiers, il n’y a quasiment plus aucun support d’investissement sans risque qui puisse seulement compenser l’inflation. Même le Livret A, soutenu artificiellement à 0.5% par an, fait perdre de l’argent aux Français presque chaque année.

Au passage, inutile de penser à garder du liquide à la maison, ou même sur un simple compte de dépôt, car là encore, l’inflation aura tôt fait de grignoter peu à peu le capital ainsi conservé.

Quant aux assurances-vie, leur rentabilité s’est peu à peu effondrée, à plus forte raison lorsqu’elles étaient majoritairement investies en fonds euros. Certes, quelques vieux contrats continuent à servir des taux intéressants, mais les assureurs multiplient les manœuvres pour les clôturer ou, tout au moins, amener leurs clients à les convertir en produits plus rentables pour elles. Car payer 4, 5 ou même 6% par an alors qu’elles arrivent à peine à rester en positif sur leurs propres placements, c’est tout simplement les prémisses d’une faillite annoncée. Dès lors, elles incitent (obligent ?) de plus en plus leurs clients à s’orienter vers leurs produits en unités de compte, c’est-à-dire ceux qui sont investis en bourse.

C’est vrai que la bourse a toujours été un support d’investissement rentable à long terme, voire à très long terme, et que l’assurance-vie semble correspondre à ce type d’échéance. Mais c’est aussi un mode d’investissement risqué (il suffit de voir comment les indices boursiers du monde entier ont réagi à la pandémie en 2020), et qui ne répond donc plus aux promesses initiales de capital garanti sur lesquelles l’assurance-vie a construit sa bonne réputation auprès des Français.

Les banques peuvent-elles répercuter les taux négatifs sur leurs clients ?

Comme expliqué plus haut, les banques de la zone euro se voient appliquer un taux d’intérêt négatif sur les liquidités qu’elles sont obligées de déposer auprès de la BCE. Dit autrement, à -0.5% par an, les banques perdent 5€ par tranches de 1000€ qu’elles déposent. Forcément, les banques n’étant pas des organisations philanthropiques, on peut s’attendre à ce qu’elles cherchent à reporter cette perte sur leurs propres clients, par exemple en appliquant à leur tour des taux d’intérêt négatifs sur les placements qu’elles proposent.

À ce titre, le gouverneur de la banque de France François Villeroy de Galhau s’est voulu rassurant en excluant cette possibilité pour la France. Néanmoins, alors que plusieurs banques allemandes et suisses ont décidé de taxer les dépôts de leurs plus gros clients, l’idée semble peu à peu faire son chemin dans la discrétion feutrée des conseils d’administration des banques françaises.

De toute façon, l’augmentation régulière des frais bancaires (+165% depuis 2012 sur les seuls frais de tenue de compte) constitue déjà une bonne façon de compenser le coût de l’argent auquel les banques doivent faire face. Et là, ce sont bel et bien les usagers qui paient la note, affectant paradoxalement les plus modestes puisque les sommes concernées représentent un plus gros pourcentage par rapport à l’épargne détenue.

[Article 1/3] Lire le second article de notre série sur les taux négatifs : Quels mécanismes peuvent expliquer les taux négatifs ?